Juin 001

 

Une tranche d’humour noir dans ce ciel si bleu d’un mois qui file vers les vacances …

Ah, vous préférez de la poésie ? Alors, rendez-vous ici :

— Un texte de C.-L. Desguin dans l’Anthologie de Flammes Vives (vol 2) :

http://carineldesguin.canalblog.com/archives/2017/06/19/35400165.html

— Et aussi ici, dans Résonances, un recueil collectif, Editions Jacques Flament :

http://carineldesguin.canalblog.com/archives/2017/06/12/35379328.html

 

 

 

                                                                          Lettre anonyme au château

 

— Gontran, que pensez-vous donc de tout ceci ? ânonne Marie-Chantal d’une voix tremblante et suppliante en donnant à son aristocrate de mari un bien étrange courrier.

— L’enveloppe n’est pas timbrée, c’est donc une main alourdie d’intentions baroques qui aurait déposé cette missive dans notre boîte aux lettres, en conclut Gontran de Bassecour après avoir trituré l’épais papier dans tous les sens.

Gontran de Bassecour prononce ces mots sans la moindre inquiétude et cette quasi-indifférence déconcerte Marie-Chantal, elle qui sent une sueur froide dégouliner tout le long de son échine depuis l’instant où elle a parcouru les quelques lignes de cette lettre anonyme.

— Et….c’est tout ce que vous avez à dire ?

— Que voulez-vous que j’ajoute très chère ? Notre corbeau a écrit la vérité, la stricte vérité. Il n’a menti en rien. Mais il manque des pièces à son puzzle. Il est bien mal renseigné, ce mécréant. Encore un vulgaire quidam qui se contente de peu et qui ampute l’actualité de son essence première.

— Et c’est tout ?

— Oh, Marie-Chantal, vous m’exaspérez à la fin. Non, ce n’est pas tout.

— Ah, vous gagnez de nouveau ma confiance mon cher Gontran.

— L’expéditeur ou l’expéditrice (pourquoi ne serait-ce une femme ?) de cette lettre est nul en orthographe et ce n’est donc pas quelqu’un de mon sang. Les de Bassecour, comme tous les gens de la noblesse, sont lettrés jusqu’au bout des ongles, aucun ne mettrait deux S au mot menace. Et ce n’est qu’un exemple. J’ai relevé une dizaine de fautes sur ces quelques lignes. La France s’enlise de plus en plus, Marie-Chantal. C’est lorsqu’un corbeau vous écrit sur un quelconque papier engraissé de ces mauvaises graisses utilisées par les pauvres, que vous vous apercevez que l’éducation nationale est réduite désormais à sa plus simple expression. Et lorsqu’on écrit cadafreux pour le mot cadavre, il y a de quoi se poser pas mal de questions.

— Gontran, vous n’êtes pas sérieux ?

— Y a-t-il un rictus sur mon visage, Marie-Chantal ?

— Cadafreux ? Mais c’est presque risible !

— Vous voyez, je vous le disais, il n’y a pas de quoi fouetter le personnel, cette lettre est l’œuvre d’un demeuré. Croyez-moi et faites-moi confiance comme toujours, Marie-Chantal. Au fait, votre partie de bridge du jeudi après-midi aurait-elle glissé dans les oubliettes du château ?

— Vous savez mon ami, lorsque j’ai parcouru cette horrible lettre, j’ai ressenti comme un malaise, ma vue s’est brouillée, j’ai failli m’évanouir et je me suis même retenue au guéridon en bois précieux, celui qui se trouve juste au-dessous du portrait de votre quinquisaïeul. Et j’en ai oublié cette réunion.

— Erreur, erreur, très chère. Maintenons nos habitudes.  Les après-midi de bridge pour vous et les matinées de chasse pour moi !

— Mais Gontran, ce mécréant a écrit des vérités. Il parle de tous ces gens qui passent la grille du château et qui …

— Vous le saviez, Marie-Chantal. Tout ceci est une convention, une espèce de partenariat que nous avons élaborée avec notre grand ami Monsieur le Maire. Vous et moi avons dialogué longtemps à propos de cette entreprise, soupire l’aristocrate d’un ton léger.

— Gontran, sommes-nous obligés de continuer cette cette…

— Cette entreprise, Marie-Chantal. On parle ici d’une entreprise. Un tel trafic depuis bientôt dix ans mérite bien le terme d’entreprise. Et je vois que vous tremblez. Vous transpirez au point que vous salissez les accotoirs de cette caqueteuse. Prenez garde au mobilier s’il vous plaît bien, Marie-Chantal !

— Mais Gontran, vous avez lu la lettre en entier ! Vous avez remarqué que nous sommes surveillés ! Cet individu a livré tellement de détails ! rétorque Marie-Chantal en éclipsant les remontrances de son époux.

— Des détails ? Même pas un nom n’est cité ! Et puis, nous soulageons la société, n’oubliez jamais cela, Marie-Chantal. En quelque sorte, cette entreprise est une œuvre de bienfaisance.

— Gontran…

— Marie-Chantal ?

— Gontran…Tous ces gens qui disparaissent, ils ont une famille, des amis, que sais-je. Ils ne sont quand même pas seuls au monde ! Ce n’est pas possible de ne connaître personne, de ne jouer au bridge avec personne, de n’avoir personne à son service. Les lanternes en cristal de Baccarat, il faut bien que quelqu’un les dépoussière et ce même dans les petites maisons. N’est-ce pas, Gontran ?

—Très chère, vos réflexions me laissent sans voix mais je comprends votre questionnement. Pour ma part, je fais entièrement confiance à Monsieur le Maire. C’est un contrat tacite win-win.

— Gontran, un contrat tacite win-win ?

— Marie-Chantal, de nos jours, la vie est très très chère. Ce château, c’est un gouffre incommensurable pour notre budget de petits  rentiers désargentés. Cette toiture de plusieurs centaines de mètres carrés et je ne parle ni l’aile droite ni de celle du nord, ces restaurations de boiserie, ce parc que l’on compare à celui du château de Versailles…  Vous ne voudriez  quand même pas que je vous envoie illico plonger les mains dans un travail harassant ? Et la chasse, je n’ai jamais voulu la rayer de mes activités, vous n’y pensez pas !

— Continuez continuez…

— Grâce à nous, Marie-Chantal, notre ville est une ville propre, n’oubliez jamais cela, une ville propre. Presque pas de chômeurs ni de sans-abris, et très peu de pauvres ! Toutes ces carnes arrivent directement dans la gueule de nos chiens. En contrepartie, comme vous le savez, mes amis et moi pouvons chasser sur ces hectares qui appartiennent à l’état. Voilà ce qu’est un contrat win-win. Inutile de vous dire que Monsieur le Maire est ravi ! Et nous aussi, n’est-ce pas Marie-Chantal ?

— Oh Gontran, tout cela, je n’étais pas sans l’ignorer. C’était uniquement ce mot, win-win, qui me tracassait. Ah oui, j’oubliais. Et ce corbeau ?

— Marie-Chantal, oubliez ce corbeau ! Il n’a pas notifié son adresse, comment voulez-vous que nous lui répondions ? Et si un jour nous l’identifions, nous l’inviterions au château, n’est-ce pas ?

— Oh oui, Gontran, invitons cette personne ! Nous lui ferons visiter notre si beau château !

— Et surtout les chenils, Marie-Chantal, les chenils. Avec cette centaine d’English Cockers Spaniels affamés qui ne demandent qu’à être caressés.

 

(Ce texte est paru sur le blog www.aloys.me)

 

— Et si le press book (qui n’est pas en ordre.)  de C.-L. Desguin ( qui n’est pas en ordre elle non plus…) vous intéresse, le voici :

     http://carineldesguin.canalblog.com/pages/press-book/32061526.html